REVUE des ÉTUDES LATINES

PUBLIÉE PAR LA

SOCIÉTÉ DES ÉTUDES LATINES

sous la direction de

Alain MICHEL

MEMBRE DE L'INSTITUT

PROFESSEUR A LA SORBONNE
81. ANNÉE - 2003
TOME 81

   

BULLETIN CRITIQUE

Claudio DE PALMA, Il paese dei Tirreni, serona toveronarom, Studi 205, Accade- mia Toscana di Scienze e Lettere « La Colombaria » : Florence, Leo S. Olschki editore, 2003, 194 pages, hibliographie, index, dessins et photographies dans le texte.

Le sous-titre de l'ouvrage fait référence à des mots qui se rencontrent dans l'inscription de la stèle de Lemnos, ce document de la fin du VI siècle, avec la figure
d'un homme armé d'une lance, qui est le document principal par lequel nous percevons la langue des Tyrrhènes qui habitaient cette île du Nord de l'Égée avant que Miltiade ne les en chassât. La forme serona, il est vrai, n'est pas attestée en tant que telle, mais peut être sûrement établie comme étant la forme de cas-direct correspondant aux formes présentes sur la stèle, seronai et seronaiØ, pourvues de désinences reconnues comme servant à former des locatifs. Pour l'auteur, cette expression lemnienne aurait le sens de « pays des Tyrrhènes » : il rejoint ainsi, pour serona, la proposition X wpa qui avait été avancée par J. HEURGON dans l'étude qu'il avait consacrée en 1989 à ce document (« À propos de la stèle de Lemnos », dans CET, 2, p. 99-102 ; d'autres propositions ont bien sûr été avancées, y voyant la désignation de la tombe, voire un titre), et suggère de reconnaître dans toveronarom le nom des Tyrrhènes, connus dans la tradition littéraire comme étant les habitants indigènes de l'île. C'est d'abord à ce document que s'attache Claudio de PALMA.
Prenant le contre-pied de la thèse soutenue dernièrement par C. DE SIMONE, qui, dans I Tirreni a Lemnos, Florence, 1996, estimait que ce document émanait d'une communauté de Tyrrhènes-Étrusques installés récemment dans le Nord de l'Égée, dans le cadre d'activités de piraterie, l'auteur estime qu'il témoigne de la langue parlée dans cette région depuis une époque très ancienne, et que c'est au contraire de là que les Tyrrhènes-Étrusques seraient partis pour se fixer en Italie et y fonder ce qui deviendra l'Étrurie historique.

 

 

Claudio DE PALMA s'inscrit donc dans la suite de ceux, nombreux, qui ont vu dans ce document un indice capital en faveur de l'origine orientale des Étrusques. C'est l'occasion pour lui de reprendre l'ensemble de la question, et de passer en revue ce qui peut être attesté en faveur de la présence, à date ancienne, de navigateurs tyrrhéniens dans le bassin méditerranéen. Il rappelle les données concernant les Tursha d'Égypte, insérés dans le mouvement des peuples de la mer. Ce qui est plus nouveau, il examine les éléments qui peuvent manifester une présence de Tyrrhènes dans l'Espagne tartessienne. Le terme serona prend toute son importance dans cette recherche : on peut envisager de le retrouver sur des inscriptions ibériques à l'Ouest de la Méditerranée et il peut être rapproché du titre de seren qui, selon la Bible, désignait les chefs des Philistins. L'auteur ne fait pas pour autant de tous ces peuples des Étrusques, ou des Proto-Étrusques.  Simplement, dans les nombreux mouvements maritimes qu'a connus le monde méditerranéen depuis le début de l'âge du Bronze au moins, des groupes apparentés à ces Tyrrhènes-Étrusques auraient été impliqués : des mouvements successifs de Tyrrhènes et de Rasenna auraient pu avoir lieu, expliquant ainsi la double dénomination de ce peuple. L'absence d'affinités avec les langues indigènes de l'Ouest de la Méditerranée, notamment celles connues en Espagne, alors que les points de contact avec les langues de l'Asie Mineure semblent assurés pour l'auteur, invite à accorder foi à la tradition qui fait de cette zone le point de partance de ceux qui ont permis l'émergence de l'Étrurie historique. Ce sont, on le voit, les questions fondamentales, et toujours aussi discutées, posées par l'isolement linguistique de l'ethnos étrusque en Italie, que ce perit ouvrage aborde. Il le fait avec une richesse de documentation sur la Méditerranée des temps préhistoriques qui mérite d'être soulignée.

Dominique BRIQUEL.